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Tribune – Michel Thibault, consultant en stratégie de développement, ancien chargé de mission en collectivités territoriales, à savoir le Conseil Régional Provence Alpes Côtes d’Azur.

Validée par le Conseil constitutionnel, la privatisation de Groupe ADP continue de défrayer la chronique et à faire monter au créneau des élus de tous bords. Le gouvernement n’a de cesse de rappeler que la cession des participations de L’État dans le groupe aéroportuaire a un sens puisque L’État n’a pas vocation à gérer des restaurants ou des hôtels. Car c’est bien de cela dont il s’agit, et non de revenir sur la souveraineté nationale.

Gilets jaunes, élections européennes, fracture sociale… Le timing pour lancer de nouvelles privatisations et le climat politique français ne semblaient pas parfaits. Pourtant, leur objectif est clair : financer le Fonds pour l’innovation de rupture, annoncé en janvier 2018 par le ministre de l’Économie Bruno Le Maire. Parmi les entreprises dont le nom arrive en tête de liste pour une cession des participations de l’Etat : Groupe ADP, dont l’État français est encore actionnaire majoritaire avec 50,6%. Un anachronisme dans le monde d’aujourd’hui.

ADP : un empire (avant tout) commercial

Associations diverses et partis politiques d’opposition crient au scandale et réclament un référendum pour contrer le projet de privatisation avancé par le gouvernement. Le Conseil constitutionnel a pourtant rendu un avis de nature à clore le débat : même s’il autorise le référendum parce qu’il est fondé en droit, il admet dans le même décision qu’ADP n’est ni un service public, ni un monopole. Il s’agit bien de vendre des activités commerciales, ainsi que des biens mobiliers et immobiliers ; en aucun cas L’État ne renonce à des prérogatives régaliennes qui ne pourraient être ni vendues ni déléguées, que l’on parle de sécurité intérieure, de contrôle aérien ou de contrôle aux frontières. « Pourquoi privatiser cette entreprise ? Parce que les grands aéroports sont devenus des centres commerciaux porte-avions, avance François Lévêque, professeur d’économie à l’école Mines Paris Tech, dans une tribune parue dans Les Échos. Autant de recettes et plus de profits du côté des concessions de magasins, cafés-restaurants et parkings que des redevances aéroportuaires payées par les passagers et les compagnies aériennes. Or l’actionnaire public n’est ni légitime ni armé pour gérer des surfaces commerciales. »

Le Groupe ADP se présente lui-même comme l’un des leaders mondiaux dans « la conception, la construction et l’exploitation d’aéroports ». Ce savoir-faire est indéniable : ADP gère aujourd’hui 25 plateformes aéroportuaires dans le monde, affiche un chiffre d’affaires de 4,47 milliards d’euros, et accueille 281 millions de passagers par an, dont 105 sur les trois aéroports parisiens. A Paris, le groupe est propriétaire d’hôtels, de parkings, d’espaces d’expositions et de musée, et de zones commerciales… soit autant d’activités commerciales qui n’ont que peu de liens avec les missions d’un État, contrairement au contrôle des frontières qui resterait évidemment sa prérogative.

Booster l’hôtellerie, nouvelle stratégie d’ADP

Parmi les activités commerciales du groupe ADP, le développement de l’hôtellerie tient une place de choix. En mars 2018 par exemple, ADP a signé un contrat avec Vasint Hospitality pour la construction d’un nouvel hôtel de l’enseigne Moxy (groupe Marriott), au cœur de Roissypole. Roissypole est la plus grande « ville aéroportuaire » du monde avec 360 000m2 de bureaux, d’hôtels, de zones commerciales et de services. Le groupe se félicite évidemment de ce genre de référence. « Dans un contexte de croissance sur le long terme du trafic aérien, l’implantation de cet hôtel participe à l’enrichissement continu de l’offre d’hébergement sur l’aéroport, explique Serge Grzybowski, directeur immobilier d’ADP. Ce nouveau projet hôtelier nous permet de valoriser notre foncier. »

Avec 60 000m2 de surfaces commerciales, Groupe ADP s’est également imposé comme un acteur économique résolument tourné vers le commerce. Et son PDG Augustin de Romanet ne s’en cache pas : « nos aéroports sont des espaces de vie où les gens ont des exigences identiques à celles d’un hôtel », explique-t-il, rêvant même d’ouvrir une salle de cinéma après avoir signé, l’année dernière également, l’ouverture de restaurants dirigés par les chefs Thierry Marx, Guy Martin et Michel Rostang. Tous ces projets sont plein de promesses mais on est en droit de se demander si la présence de l’État au capital d’ADP est bien indispensable. Pire, elle pourrait même être nuisible.

Actionnaires privé/public et concurrence

En effet, selon François Lévêque, « les études économétriques montrent sans appel que l’hétérogénéité de l’actionnariat (privé/public) comme dans le cas actuel d’ADP se solde par de moindres performances des aéroports. Etre tiré à hue et à dia par des actionnaires aux objectifs différents plombe leur efficacité ». Et c’est bien là le cœur du problème : comment redonner de l’efficacité à la gouvernance du groupe aéroportuaire français dans sa gestion des aéroports parisiens ? L’actuelle équipe dirigeante a investi 4,6 milliards d’euros (2016-2020) dans le projet Connect 2020 censé donner une cohérence d’image des trois aéroports de Paris, et également censé simplifier la vie des usagers des aéroports parisiens, à la fois sur place et dans les liaisons directes avec la capitale (à l’horizon 2023). Et après ?

La question se pose simplement, car il faudra bien davantage d’investissements dans les années à venir pour développer le Terminal 4 de Roissy et revoir les trois aéroports de Paris figurer parmi les meilleurs aéroports du monde. Car les faits sont là : le Groupe ADP pourrait faire beaucoup mieux. En 2019, les aéroports de la capitale française – la 3e ville la plus visitée au monde après Bangkok et Londres, devant Dubaï, Singapour et New York – font en effet pâle figure. AirHelp vient de publier son nouveau classement des meilleurs aéroports du monde, selon les critères suivants : la ponctualité, la qualité des services, les installations de loisirs (restaurants…). Nº1 mondial : Doha au Qatar. Il faut fouiller bien loin dans ce classement pour trouver Roissy et Orly, respectivement aux 121e et 126e places. Le futur repreneur du Groupe ADP va devoir se retrousser les manches pour remiser ce double bonnet d’âne au placard.

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