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Tribune – Michel Thibault, consultant en stratégie de développement, ancien chargé de mission en collectivités territoriales, à savoir le Conseil Régional Provence Alpes Côtes d’Azur.

Les nuages sombres qui planent au-dessus de Paris et de Rome actuellement ne doivent pas faire oublier l’essentiel : dans de nombreux domaines, entreprises françaises et italiennes ont uni leur destin. Tour d’horizon de relations parfois déséquilibrées, parfois porteuses d’avenir.

La dernière fois que Paris avait rappelé son ambassadeur à Rome, c’était en 1945. C’est dire si la crise diplomatique récente entre les deux capitales est loin d’avoir été anecdotique. La moutarde est montée au nez du Quai d’Orsay quand le ministre des Affaires étrangères Luigi Di Maio a rencontré des responsables des Gilets jaunes, le 5 février dernier. « Le vent du changement a franchi les Alpes », s’était félicité le ministre, en poste depuis juin 2018 et l’arrivée au pouvoir d’une coalition de droite dure à Rome. Les orientations politiques et les tempéraments des leaders français et italiens sont aujourd’hui radicalement différents. Mais cela changera, au gré de prochaines élections d’autant que la coalition à Rome montre déjà quelques signes de faiblesse, comme c’est le cas à cause de la ligne de TGV Lyon-Turin dont le coût divise la classe politique italienne. Le temps joue donc en faveur des diplomates.

Une relation à équilibrer

Les grandes entreprises françaises et italiennes, elles, jouent une partition un peu différente de celle des politiques. Car le business doit continuer et voir loin. Les enjeux commerciaux entre les deux pays sont majeurs : la France est le 2e client et le 2e fournisseur de l’Italie, l’Italie est le 3e client et le 3e fournisseur de la France. En 2017, cela a représenté près de 77 milliards d’euros d’échanges entre les deux pays, avec un léger rééquilibrage en faveur de Rome. En revanche, côté investissements, la balance penche dans un sens : la France est le 1er investisseur en Italie avec des participations français dans quelque 1930 entreprises italiennes tandis que l’Italie n’est que le 8e investisseur en France (66 contre 21,5 milliards d’euros), avec 1182 entreprises passées sous pavillon italien. C’est cette asymétrie qui nourrit également le climat de frustration entre les deux capitales. « Les Italiens ont toujours eu un complexe d’infériorité par rapport aux Français, remarque Sébastien Maillard, directeur de l’Institut Jacques Delors, cité par La Croix. En Italie, nous sommes souvent accusés d’arrogance. » Il est temps d’assainir ces relations.

Aujourd’hui, les investissements directs français en Italie se font principalement autour des services (63%) via des entreprises comme Crédit Agricole, Paribas, Axa ou encore Groupama. Outre les services, ces investissements se font selon les secteurs suivants, avec quelques exemples d’entreprises françaises présentes en Italie :
• Biens de consommation : Lactalis, Bonduelle
• Energie : EDF, Engie, Veolia
• Grande distribution : Carrefour, Auchan, Leroy-Merlin, Décathlon
• Luxe : Kering, LVMH
• Produits intermédiaires : Renault, PSA, Michelin, Air Liquide, Alstom, Thalès, Saint-Gobain
• Télécoms : Vivendi, Iliad
• Transports : RATP, SNCF
Toutes ces entreprises françaises ont maintenant un pied dans le capital de fleurons de l’industrie italienne, comme Parmalat, Telecom Italia ou Gucci. Si ces investissements « créent parfois de l’amertume » comme le souligne Sébastien Maillard, elles sont aussi synonymes de croissance et de renforcements des liens transalpins. En France comme en Italie.

Des partenariats à consolider

Certains partenariats sont donc à rééquilibrer, d’autres à consolider ou à construire. Dans le domaine militaire naval par exemple, la France et l’Italie sont en train de mettre les premières pierres de ce qui pourrait devenir, dans le futur, une sorte d’Airbus naval, indispensable à la pérennité et au développement des industries navales en Europe. « Notre rapprochement n’a pas un objectif de restructuration ou d’économies, il a comme objectif prioritaire de créer de la croissance », explique Hervé Guillou, le PDG de Naval Group. Le chef d’entreprise français a signé en effet en octobre dernier une déclaration d’intention pour créer un partenariat avec son homologue italien Giuseppe Bono, PDG de Fincantieri, constructeur civil et militaire. Les deux entreprises sont donc en train d’investir dans une structure conjointe, qui sera chargée de développer leurs activités communes ainsi que de nouvelles offres. En gage de bonne volonté, la France est la première à mettre la main à la poche avec un investissement conséquent : quatre pétroliers ravitailleurs seront livrés à la marine française d’ici 2029. Prix d’un bateau : 430 millions d’euros. L’enjeu derrière ce rapprochement est bien plus que symbolique : dans un contexte de développement accéléré de la concurrence chinoise et russe sur le marché de la construction navale militaire, les Français et les Italiens ont été les premiers à comprendre que le salut viendra d’une concentration de ces industries à l’échelle européenne. A ce genre de jeu, les derniers arrivés seront les premiers à disparaitre ; c’est dire si le projet de rapprochement est pris au sérieux aussi bien en France qu’en Italie. Les rapprochements en cours dans le naval civil comme militaire contribuent ainsi à la construction d’une vision à long terme de la coopération franco-italienne.

La relation entre les deux pays latins peut également s’appuyer sur de nombreux projets industriels en commun, comme le groupe ST MicroElectronics (fusion de Thomson et de Microelettronica) ou encore le consortium franco-italien Azzurra (qui détient par exemple l’aéroport de Nice). D’autres entreprises partagent des destinées communes, comme les duos Antin Infrastructures/Borletti Group (gares ferroviaires), Essilor/Luxottica (optique), ArcelorMittal/Marcegaglia (sidérurgie)… Les exemples sont légion. Et les prochains grands symboles, espère-t-on du côté de Paris, s’épanouiront dans le domaine du digital, avec « les industries du futur » chères au ministre Bruno Le Maire. Là aussi, le temps joue leur faveur.

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