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Guest post by Bogdan C. Enache, former Bucharest journalist.

L’Europe – ce mot qu’en français désigne à la fois une géographie et une politique – fut à juste titre au cœur du programme électoral d’Emmanuel Macron. Mais l’Europe que le président élu de la France souhaite renforcer risque d’être à nouveau partielle.

Bien entendu, l’urgence économique et le climat d’opinion interne justifie pleinement le fait que, pendant la campagne électorale, les projets avancés à cet égard par Macron se sont largement concentrés sur une ambitieuse réforme de la gouvernance de la Zone Euro. Cette dernière recoupe pour l’essentiel un projet français plus ancien, cher à son conseiller économique Jean Pisani-Ferry mais pas très agréé à Berlin, qui date au moins depuis le mandat du président Nicolas Sarkozy, donc au commencement de la Crise économique : création d’un Ministère de finance de la Zone Euro, doté d’un budget commun, et d’un véritable Ministère économique de la Zone Euro chargé de coordonner les politiques fiscales, industrielles et sociales des pays membres.

Pourtant, comme le Brexit l-a montré avec force, l’Europe est plus large que la Zone Euro, et en fait même un peu plus large que l’Union européenne. Une certaine histoire plutôt traditionnelle prédispose nombre de français – et non seulement français – à penser l’Europe dans les cadres légendaires de l’empire continental de Charlemagne, même si un historien non moins légendaire comme Jacques Le Goff a montré que ce lien entre l’Union européenne et l’éphémère empire occidental du IXe siècle est illusoire. Cette Europe qui est proche à la France ne s’est jamais portée très bien lorsque l’autre Europe, l’Europe plus lointaine, se portait mal, ni au temps où l’Empire Ottoman était arrivé aux portes de Vienne, ni au temps où la Révolution bolchévique semblait engloutir le continent, lorsque l’Union Soviétique divisait le monde ou, plus récemment, lorsque les guerres de l’ex-Yougoslavie secouaient l’optimisme d’un renouveau européen. Et tout cela est aussi valable aujourd’hui qu’hier.

De ce point de vue, l’intention d’Emmanuel Macron de renforcer la coopération européenne en matière de défense est salutaire, compte tenu de l’anxiété que l’agression de la Russie en Ukraine a générée à l’Est du continent (région qui comptait déjà trop de « conflits gelés » pour l’Europe paisible et prospère que nous désirions). Mais à condition que les nouveaux mécanismes de coopération et structures militaires préconisés fonctionne efficacement à l’intérieur de l’OTAN, qui reste à ce jour – et en dépit des critiques opportunistes de Donald Trump – l’organisation militaire la plus capable d’assurer la défense de l’Europe. Aussi salutaire est son engagement de maintenir les sanctions économiques contre la Russie décidées par l’Union européenne suite à l’annexion de la Crimée, en débit d’hésitations et pressions internes pas du tout négligeables pour qu’elles soient levées et même pas du tout imposées, jusqu’à ce que « les accords de Minsk soient complètement implémentés ».

Toutefois, en tant que président, Emmanuel Macron fera bien d’entendre que la condition de la France d’aujourd’hui dans le monde n’est pas la condition un peu excentrique de la France de Charles de Gaulle, en dépit de l’empreinte que le Général a laissée sur les habitudes de la fonction. Par conséquent « le dialogue souverain » qu’il souhaite poursuivre avec Poutine ne peut vraiment fonctionner que s’il prend en compte les intérêts des autres pays européens et surtout des principaux pays à la frontière orientale de l’Union européenne (en l’espèce la Roumanie et la Pologne). Une France qui interrompt le transfert de nouvelles technologies militaires en Russie au dernier moment peut encore représenter l’Europe toute entière dans le monde, mais une France qui pactise de quelconque manière avec le régime de Poutine ne pourra jamais le faire.

En fait, ce sont précisément les relations entre l’Europe proche de la France et cette Europe lointaine qui constituent le chapitre plutôt absent, ou moins détaillé, du programme d’Emmanuel Macron en faveur de l’Europe qui lui a gagné l’élection mérité à l’Elysée. L’idée d’un gouvernement distinct de la Zone Euro fut, dès son aération publique il y a des années maintenant, mal reçue par le group, assez divers d’ailleurs, de dirigeants de nouveaux pays membres. Elle suscite la crainte d’une nouvelle séparation, d’une division entre pays de première classe et des pays de seconde classe, au sein même de l’Union européenne. Il est vrai que les rudiments de la gouvernance distincte de la Zone Euro existent déjà, les réunions Ecofin ayant un format pour les discussions des affaires qui tiennent de l’euro et un autre pour les affaires qui tiennent de tous les Etats membres, mais elles se poursuivent pourtant dans le cadre d’un set unique de règles (malgré les clauses d’opt-out sur certains articles d’un nombre réduit de pays), qui sont les règles de l’Union inscrites dans les Traités. Qu’arrivera-t-il lorsqu’il y aura un set de règles pour les Etats qui sont membres de la Zone Euro et un autre set de règles pour les pays qui ne le sont pas ? Une régulation adoptée par l’Euro-Ecofin, qui évidemment impacte l’activité des pays qui ne sont pas membres de la Zone Euro, sera-t-elle automatiquement ratifiée par l’Autre-Ecofin aussi, ou celui-ci aura le droit de la débattre, amender et même rejeter? C’est ça la question en fin de compte. Même en présument l’existence d’une volonté politique au niveau des pays membre de la Zone Euro, l’éventuelle réussite d’un tel projet – qui dépasse les cadres des Traités en vigueur – sera extrêmement sensible aux détails techniques concernant sa mise en place.

Néanmoins, Macron semble conscient, lorsqu’il parle de la mise en place d’un standard européen de droits sociaux, que la question des mesures communes est une question compliquée – surtout lorsque les situations auxquelles celles-ci s’appliquent ne sont pas les mêmes, comme c’est le cas dans l’Europe proche ainsi que lointaine considérée toute entière. Accuser les nouveaux Etats membres de « social dumping » est un piège, qui même dans la campagne électorale joue en faveur des eurosceptiques d’extrême droite ou d’extrême gauche, comme ses contre-candidats à l’Elysée, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon. De plus, elle a l’effet inverse de susciter à juste titre l’accusation de « concurrence déloyale » de la part des accusés, car la libéralisation économique opérée par les anciens pays communistes avant et après leur adhésion à l’Union européenne fut très bénéfique pour l’économie des pays de l’Ouest, y compris celle de la France.

La question à traiter c’est le développement inégal de l’Ouest et de l’Est du continent, qui est à la base de la migration intra-européenne du surplus de force de travail et des délocalisations intra-européennes des entreprises (d’ailleurs, pas si amples que l’on imagine d’habitude en France). En fait, l’Europe dans son ensemble gagne de ce double mouvement interne des hommes et du capital dans la compétition avec les Etats Unis et la Chine, même si les effets distributionnels à court et à long terme sur certains pays sont extrêmement importants et ceux-ci doivent être mieux pris en compte. Pour en être plus clair, le problème n’est pas qu’il y a des Etats membres où il n’y pas de protection sociale, car ce n’est pas du tout le cas malgré des défauts d’implémentation par-ci et par-là, le problème c’est que le niveau absolu de protection sociale et surtout le niveau de revenue diffèrent aux deux extrémités de l’Union. Ce qui manque c’est justement le « plain level field » sur lequel s’est pratiquement construite toute la philosophie régulatrice du marché unique à Bruxelles.

Enfin, il y a le problème de mise en question des institutions et des valeurs démocratiques au sein de l’Union européenne. Macron s’est penché brièvement sur ce sujet les derniers jours de la campagne électorale, lors de sa visite à la fabrique Whirlpool d’Amiens, sa ville natale. A cette occasion, il a averti le gouvernement FIDESZ de Hongrie et le gouvernement PiS de Pologne, en particulier, qu’il ne restera impassible aux dérapages contre l’Etat de droit qui ont lieu dans ces pays. En fait, il s’est engagé d’invoquer dès les premiers mois de son mandant le mécanisme européen de sanctions contre un Etat membre qui ne respecte pas les « critères de Copenhague » mis en place en 2000, après l’entrée au gouvernement autrichien du parti d’extrême-droite FPO. Les propos de Macron faisaient suite aux échanges tendus entre François Hollande, le président sortant, et Beata Szydlo, le premier ministre polonais, au cours desquels le premier menaçait le gouvernement de Varsovie avec la coupure des fonds européens de développement si celui-ci n’adopte pas une attitude plus coopérante au sujet de l’assistance aux refugiés.

D’abord, il faut remarquer à ce sujet que la montée des discours politiques populistes, nationalistes ou extrémistes n’est pas endémique à l’Est du continent, comme le laisse croire souvent les commentaires occidentaux qui joue tant sur l’altérité que sur la méconnaissance de la région. L’élection présidentielle française en témoigne pleinement, tout comme celle qui eu lieu en Autriche ou pour le législatif néerlandais, et cela sans mentionner, par exemple, l’entrée au gouvernement de Helsinki du parti populiste-nationaliste « Les Vrais Finlandais »Perussuomalaiset ») depuis 2015. En fait, les pays qui composent actuellement la partie orientale de l’Union européenne sont, pour bien ou mal, tout aussi européens que les pays occidentaux de l’Union européenne, mais ce qui différencie les deux groupes c’est une temporalité historique différente. Et cette temporalité différente entre les sociétés de l’Est et les sociétés de l’Ouest du continent influe aussi les grands débats européens du présent.

Nations anciennes, mais Etats plutôt nouveaux ; pays sans empires coloniaux, parfois même colonisés ; pays d’émigration, plutôt que d’immigration ; enfin, pays culturellement plutôt conservateurs, car ils ont largement raté « la révolution de mœurs » des années 1960-70. Dans ces conditions, le rejet du système obligatoire des quotas d’immigrés en provenance de l’Afrique et du Moyen Orient – proposé par la Commission européenne, suite à la décision un peu intempestive du gouvernement allemand d’ouvrir ses frontières pour le vague de refugiés fuyant les conflits d’au-delà de la Méditerranée – n’aurait dû constituer une surprise pour les dirigeants occidentaux. Couper l’accès au fonds européens ne va pas changer ces données socioculturelles. Tout en mettant de côté la question connexe du terrorisme, il faut du temps, il faut un changement social.

D’autre part, il est néanmoins vrai que les institutions politiques sont plus faibles et plus disputées dans les anciens pays communistes qu’ailleurs en Europe, car dans ces pays l’expérience démocratique est plus récente. A cause de ce manque d’expérience démocratique, les majorités ou les super-majorités de gouvernement – comme c’est le cas depuis 2005 avec le parti « Droit et Justice » (PiS) en Pologne ou, depuis 2010 maintenant, avec « L’Union Civique Hongroise » (FIDESZ) en Hongrie –, sont vues par les observateurs politiques avec soupçon, elles produisent peur et aliment le risque de dérives autoritaires. Et cette peur n’est pas non-justifiée.

Si dans les années 1990 le conflit politique dans tous les pays de l’Europe centrale et orientale opposait, pour l’essentiel, les puissants partis communistes convertis d’habitude en partis socialistes et sociaux-démocrates à toute une série d’unions, mouvements et coalitions de partis plus ou moins anti-communistes, et par conséquence le risque autoritaire provenait principalement des héritiers des partis totalitaires de gauche, aujourd’hui le paysage politique dans la région a évolué et il est devenu beaucoup plus compliqué.

Ainsi, en Hongrie, où Viktor Orbán – l’actuel chef du gouvernement et un ancien jeune réformateur du régime communiste hongrois en 1989 – est devenu fameux les dernières années pour sa théorie de « l’Etat illibéral », le parti socialiste (MSZP) issu de l’ancien parti communiste este devenu une force politique marginale, tandis que le parti libéral (SZDSZ) est devenu une force politique insignifiante, voire éteinte. Leur place sur la scène politique de Budapest fut rempli par un spectre de partis de droite et d’extrême droite : le parti du premier Orbán, FIDESZ, dont l’origine remonte à l’organisation de jeunesse du parti communiste hongrois ; les chrétiens-démocrates du KPNP, son partenaire de coalition ; et Jobbik, le parti néo-fasciste qui soutient souvent le gouvernement dans le législatif. L’orbanisme – comme cette idéologie qui mêle nationalisme régénératif et conservatisme social, souverainisme politique et protectionnisme économique est maintenant connue – n’est pas si différent du gaullisme à son époque, même si ses sources de pensée sont plus virulentes et descendent jusqu’aux années 1920 et 1930. Les choses sont à peu près pareilles en Pologne – qui d’ailleurs entretient historiquement des relations culturelles très proches avec la Hongrie – en ce qui concerne le parti de gouvernement « Droit et Justice » (PiS), fondé par les frères Kaczy?ski en 2001. En Pologne les anciens communistes furent effacés de la scène politique parlementaire aux dernières élections par PiS, mais celui-ci est issu des sections populaires du mouvement anti-communiste Solidarno?? et des dissidents du parti centriste d’opposition Plateforme Civique (PO).

En échange, dans les autres anciens pays communistes, les partis de gauche issus des partis communistes ont largement réussi à garder un rôle politique important, voire même dominant. C’est surtout la situation de la Roumanie, un autre pays où l’Etat de droit fut sous assaut récemment, pour des raisons plutôt opportunistes qu’idéologiques, mais dans ce cas ce sont toujours les anciens communistes transformés en sociaux-démocrates qui constituent la source de ce risque autoritaire qui semble marquer comme une malédiction la région.

La Commission européenne et le Conseil européen possèdent des moyens pour prévenir les dérapages autoritaires dans les Etats membres, mais compte tenu de ces conditions diverses ceux-ci doivent être utilisés d’une manière proportionnelle et judicieuse. D’abord, les sanctions européennes contre un Etat membre doivent être appliquées de manière égale à un nouvel Etat membre et un ancien Etat membre, un petit Etat et un grand Etat. Toute discrimination à cet égard va miner leur crédibilité et efficacité. Ensuite, les sanctions européennes doivent viser la violation de principes, de valeurs et de comportements politiques plutôt que des formes juridiques et des institutions concrètes, car le débat politique interne dans les anciens pays communistes sur les institutions politiques mises en place en hâte après la chute du régime totalitaire est un débat politique nécessaire, légitime et démocratique à poursuivre.

La victoire d’Emmanuel Macron dans les élections présidentielles françaises est, sans doute, une victoire contre le vague populiste et nationaliste qui met en question, avec des conséquences imprévues, l’utilité de l’Union européenne dans le contexte interne et international tendu d’aujourd’hui. Une Union européenne, qui, comme le disait Jacques Delors peu avant la rédaction du Traité de Maastricht, permet à la France de jouer réellement encore une fois le rôle de grande puissance mondiale. Mais pour mettre en pratique son programme politique européen Macron devra aussi convaincre les autres capitales européennes. Et il aura aussi besoin d’une majorité présidentielle aux élections législatives française de juin.

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