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Entretien de Dominique Hoppe avec Monsieur Michel Soubies, nouveau représentant de l’Assemblée des Fonctionnaires Francophone des Organisations Internationales (AFFOI monde) à Bruxelles.

Précision apportée par Monsieur Soubies : Les considérations qui suivent ne doivent pas être prises comme une attaque contre l’anglais mais bien comme un appel à valoriser une des grandes richesses de l’Union européenne, à savoir sa diversité linguistique. Cette richesse est d’autant plus grande qu’elle possède plusieurs langues de large portée internationale sinon mondiale.

Quelle est l’utilité de la diversité linguistique, n’est-il pas plus simple d’avoir une seule langue de communication ?

Chaque langue possède son caractère propre, ses spécificités, ses idiotismes, son histoire, ses expressions en un mot son empreinte qui font que les locuteurs d’une langue disposent d’un avantage décisif sur ceux qui l’utilisent comme une langue étrangère. Lorsqu’il ne s’agit pas d’un sujet banal, il faut donc travailler en plusieurs langues, avec le recours à des interprètes si nécessaire. C’est évidemment le cas pour l’élaboration de la loi européenne. Les enjeux liés au respect de la démocratie et les incidences économiques sous-jacentes justifient parfaitement cette prudence.

Vous prônez la mise en place d’une structure opérationnelle reposant sur le trilinguisme, pourquoi ?

Les citoyens européens, avec la stratégie approuvée par les chefs d’Etats et de gouvernement : « connaître deux langues en plus de la sienne » posséderont une meilleure employabilité que les autres. En tenant compte de l’intercompréhension existant entre les langues européennes surtout à l’intérieur d’une même famille (germanique, latine, slave,…), ces mêmes citoyens pourront compter sur la connaissance passive (lire et/ou comprendre à l’oral) d’au moins deux langues supplémentaires. En fait, une personne qui connait l’allemand a une bonne connaissance passive du néerlandais et moindre des langues scandinaves. Une personne qui connait le français a une bonne connaissance passive de l’italien et moindre de l’espagnol, du portugais et du roumain. Enfin une personne qui connait le polonais a une connaissance passive (plus ou moins bonne) des autres langues slaves. Autrement dit, en exagérant à peine, avec la connaissance de 3 langues (une dans chaque famille) plus l’anglais, il est possible de connaître (activement ou passivement) les langues parlées par plus de 90% des citoyens de l’Union européenne! Il n’est pas loin le temps où les monolingues, fussent-ils anglophones, rencontreront de grandes difficultés sur le marché international du travail.

La diversité linguistique es-elle aussi un atout stratégique ?

Il convient de souligner la situation particulière et exceptionnelle de l’Union européenne qui comporte cinq ou six langues de large diffusion internationale sinon mondiale. C’est non seulement une richesse culturelle et identitaire unique mais un avantage compétitif extraordinaire par rapport aux pays monolingues. C’est clairement le cas avec l’espagnol, le portugais et le français en Amérique, surtout le français, mais aussi le portugais, l’espagnol, l’italien, l’allemand et le néerlandais (intercompréhension avec l’Afrikaans) en Afrique, le français en Océanie et évidemment toutes les langues de l’Union en Europe. En Asie la valeur ajoutée est moins nette mais le français et dans une moindre mesure, l’espagnol et le portugais jouent également un rôle. Alors pourquoi gâcher cette chance historique en n’utilisant qu’une seule langue ?

On se situe la langue française dans tout cela ?

Si on se place à l’horizon 2020-2030, l’anglais, l’espagnol, l’hindi et le mandarin (par ordre alphabétique) formeront le premier groupe des langues mondiales parlées par plus de 500 millions de personnes. Le français rejoindra ce groupe si la francophonie tient ses promesses et si les Français prennent conscience de la chance historique qui est la leur avec la francophonie. Il est important également que cette langue continue à jouer un rôle de premier plan dans les institutions européennes (Voir en annexe des considérations plus spécifiques pour la langue française).

A noter que seuls l’anglais, l’espagnol et le français présenteront la caractéristique d’être parlés par plus de 500 millions de personnes et dans un grand nombre de pays et seuls l’anglais et le français seront parlés sur tous les continents.

Et les autres grandes langues de l’Europe ?

Pour ce qui est de l’allemand, de l’Italien et du portugais, il faut faire en sorte qu’ils s’affirment encore plus dans un deuxième groupe des langues parlées par 120 millions à 300 millions de personnes et utilisées dans un plus petit nombre de pays. Ce deuxième groupe est constitué (par ordre alphabétique) de l’allemand, de l’arabe (mais il n’y a pas d’intercompréhension entre plusieurs dialectes), de l’indonésien, de l’italien, du japonais, du portugais et du russe (en régression).

Dans de nombreux discours officiels les mêmes arguments sont repris, on peut donc imaginer que les tenants du pouvoir abondent dans ce sens ?

Alors que penser de comportements tels que :

  • intervenir en milieu international uniquement en anglais alors que sa langue dispose d’une interprétation simultanée.
  • organiser pour la 7ème fois une conférence sur le multilinguisme au Parlement européen dans une seule langue sans interprétation avec une présidente de séance unilingue.
  • agir comme la Commission européenne qui utilise en interne dans plus de 80% des cas une seule langue pour la conception de la loi européenne, publie et gère ses appels d’offre en une seule langue, organise des tables rondes avec la société civile en une seule langue, se présente sur le web dans un multilinguisme plus que pauvre…
  • diffuser à longueur d’année des émissions donnant la parole à des personnes, où que ce soit dans le monde, s’exprimant le plus souvent dans un anglais pauvre ou très pauvre, alors que tout d’un coup il apparaît, fugitivement, qu’il y a, sur place, les ressources adéquates en interprètes.

Que le lecteur choisisse les qualificatifs appropriés à ces situations de fait !

Evidemment les tenants de la langue unique (qui bénéficient d’ailleurs d’une rente de situation ahurissante), invoquent les coûts du multilinguisme. Il faut savoir que le coût du multilinguisme dans les Institutions européennes représente moins de la valeur d’un café par an pour chaque citoyen europé.

Publié au blog Le Monde: dominique-hoppe.blog.lemonde.fr (lien)

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